Je ne sais pas pour vous, mais moi j'aime bien regarder la séance des questions posées au Gouvernement, le mercredi après-midi à 15 heures sur France 3. Je trouve que c'est un bon programme pour prendre la température de la France, voir nos député(e)s en action (ou en pleine sieste), constater qu'il y a rarement, encore, de vrais débats, et voir d'autres fois à quel point les élus de la Nation peuvent être scandaleusement nuls, inutiles et pathétiques.

Aujourd'hui comme souvent, lorsque la séance commence l'hémicycle est aux trois quarts vides, et l'endroit où l'on peut voir la plus forte concentration de personnes au mètre carré est, comme toujours, l'ensemble des balcons réservés aux spectateurs.

Un début de séance ordinaire, donc, avec des député(e)s qui se promènent et qui ne se pressent pas pour gagner leur banc alors que le débat a déjà commencé. Ils se suivent par petits groupes, s'arrêtent pour discuter, se saluent ou serrent des mains de personnes qu'ils viennent pourtant de voir dans les couloirs, passent devant les caméras comme s'ils voulaient signifier au citoyen-téléspectateur que je suis que les Français sont de la merde, qu'un député n'est pas tenu d'être à l'heure à l'Assemblée Nationale et que nous devrions déjà lui être reconnaissant d'avoir bien voulu se déplacer (gauche et droite, même combat).

...

Puis la caméra zoome sur un député qui se trouve en haut de l'hémicycle, où il n'y a vraiment pas grand-monde. Il y a si peu de monde en fait que le député auquel le Président, tout sourire (c'est rituel en début de séance), vient de donner la parole, s'est rapproché d'un petit groupe très compact de députés que je ne connais pas mais qui font bien sûr partie de sa famille politique. On fait bloc autour de celui qui parle. Un vrai bloc de granit, mais à ne pas regarder de trop près quand même, même si dans le cas qui nous occupe la "fausse équipe" s'acquitte plutôt bien de sa mission : ils ne sont qu'une dizaine à peine, mais le zoom de la caméra donne l'impression que l'opérateur a réussi à s'immiscer dans un groupe de plusieurs centaines d'individus ! Pourtant devant eux, personne. A gauche, personne. Et à droite, personne non plus !

Pendant que notre député parle, d'autres députés continuent de se promener en bas, sous le regard imperturbable des huissiers, qui eux savent se tenir mais qui ont abandonné depuis longtemps l'idée de faire partager leur respect de certaines règles de base aux personnages les plus méprisants de la Création que sont les députés Français.

Notre ami de tout à l'heure, donc, continue de parler, et pendant qu'il parle ceux qui forment le groupe compact autour de lui ne l'écoutent pas. Il y a celui qui n'écoute pas, qui sourit et qui regarde ailleurs, celui qui n'écoute pas et qui fait la gueule, celui qui n'écoute pas ce que dit un député pourtant si proche de lui qu'il pourrait le toucher, celui qui dort les yeux ouverts, un cinquième qui n'écoute pas davantage mais qui fait pourtant "oui" de la tête à chaque intonation de son collègue (!), comme le faisaient ceux qui accompagnaient Martin Luther King à chacun de ses discours en répétant "oh oui", "oh non" après chaque phrase du pasteur... Tout le monde semble tellement s'emmerder, tellement être en attente de quelque chose qui ne va pas se produire (comme un Ministre qui pèterait dans son micro, ou qui ferait une crise d'épilepsie en se roulant dans sa bave sur le pupitre du Président) que cela finit invariablement par lasser le téléspectateur.

Il faut alors être "solide". Lutter contre le ronflement. Reprendre le dessus et faire quelques mouvements rapides pour remobiliser ses muscles et retrouver un niveau de vigilance qui va vous permettre de résister à une heure de débats à l'Assemblée Nationale. Il faut avoir envie de bosser en fait ! ... Peut-être la raison pour laquelle l'hémicycle est quasiment vide, en proportion, la plupart du temps ? Car on ne le dit pas assez, sur notre étrange planète bleue il n'y a rien de plus fainéant qu'un lémurien ou qu'un représentant du peuple Français à l'Assemblée Nationale.

Les Français le savent-ils ? Le réalisent-ils seulement ? A leur décharge, on doit préciser que les Français n'entendent pas souvent parler de l'Assemblée Nationale dans les JT du soir. Il faut dire qu'en France, on a une idée très particulière de la politique et du rôle d'un député en général : aucun téléspectateur n'a pu échapper au pétage de durite très mal joué de Jean-Luc Mélenchon il y a quelques jours, mais quand il ne se passe "même pas çà" à l'Assemblée, et que les débats ne portent pas sur un sujet d'actualité ou suffisamment intéressant aux yeux de nos courageux députés, il n'y a pas de film. Pas une ligne dans les journaux du lendemain. Et après les débats, l'Assemblée se vide beaucoup plus vite qu'elle se remplit en début de séance. Un peu comme une baignoire standard, mais équipée d'une bonde qui ferait quarante centimètres de diamètre. Tu retires la bonde et hop, la baignoire s'est vidée avant que tu aies eu le temps de te sécher les mains ! Dans ces conditions, on se demande bien ce qu'un député irait faire à l'Assemblée Nationale... Si en plus c'est pour ne "même pas être vu" !

J'en suis là de mes réflexions quand le vrai jeu commence. Le débat continue et plus que jamais, il faut s'accrocher. Prendre sur soi, rentrer et vraiment se plonger dans le sujet pour tenir bon car en début de séance, comme d'ailleurs au milieu ou à la fin, l'Assemblée Nationale reste surtout un étrange bordel, de taille finalement assez réduite et dont le fonctionnement fascine autant qu'il endort, car tout semble à la fois parfaitement organisé et... échapper à tout contrôle. Un vrai modèle réduit de la France en somme.

La seule constante qui revienne d'une semaine à l'autre, tout compte fait, c'est le sentiment que la grande majorité des députés élus n'ont strictement rien à foutre de l'Assemblée Nationale. Beaucoup trop occupés pour s'y rendre... Il ne faudra pas s'étonner, ensuite, que beaucoup de Français se trouvent peut-être "trop occupés", eux aussi, pour aller glisser leur bulletin dans l'urne le dimanche 22 avril 2007.

En lisant ce qui suit on les comprendra déjà mieux.

http://presse.parti-socialiste.fr/2007/01/22/presence-a-lassemblee-nationale-polemique-inutile/